Avant cette nuit-là, Shirô Emiya n’était encore qu’un lycéen qui restait tard à l’école et qui, une fois rentré chez lui, continuait malgré tout à s’occuper de la cour. Après cette nuit-là, il lui était déjà impossible de faire comme si rien ne s’était passé. C’est là toute la cruauté de l’ouverture de la cinquième Guerre du Saint Graal : elle n’attend pas que le protagoniste se décide de lui-même, elle commence par lui couper toute retraite.
Si ce passage de « Fate/stay night » est aussi prenant, c’est aussi parce qu’il ne s’appuie pas sur une série de déclarations pour annoncer que « l’histoire commence ». Il repose sur un témoin, une tentative de faire taire ce témoin, une vie récupérée de justesse, puis un Sceau de Commandement. Le quotidien ne s’efface pas peu à peu : il est déchiré en une seule nuit.
I. La guerre a commencé avant même que Shirô n’y entre par accident#
Lors d’un premier contact, beaucoup prennent Shirô pour le point de départ de tout. En réalité, le début ressemble davantage à ceci : lui est encore plongé dans son quotidien, tandis que les autres sont déjà à table.
Si l’on regarde le prologue, c’est du côté de Rin Tôsaka que l’on entre d’abord en état de préparation au combat. Elle achève d’abord l’invocation de son Servant, puis commence à coopérer avec Archer et à patrouiller dans Fuyuki. Autrement dit, alors que Shirô n’est encore que cet élève un peu étrange de son lycée, mais qui tourne encore globalement dans une vie ordinaire, la Guerre du Saint Graal s’est déjà mise en marche.
Ce point est capital. Il détermine la manière dont Shirô se retrouve impliqué : ce n’est pas « le destin finit enfin par trouver le protagoniste », mais « le protagoniste n’est pas prêt, et la guerre fonctionne déjà dans la ville ». Sans ce préalable, la force avec laquelle il se fait soudain broyer par les événements perdrait énormément.
Quant aux détails du prologue sur l’invocation d’Archer par Rin — visait-elle explicitement Saber, peut-on résumer cela directement à un « décalage au moment de l’invocation » — mieux vaut, à ce stade, traiter ces deux formulations avec prudence. (À vérifier) Plutôt que d’en faire trop, il vaut mieux garder un jugement plus sûr : Rin a bien terminé son invocation avant les autres, et la cinquième Guerre du Saint Graal avait bien déjà commencé alors que Shirô n’en savait absolument rien.
II. Si Shirô perd son quotidien, ce n’est pas parce qu’il veut prendre part à la guerre, mais parce qu’il a vu ce qu’il n’aurait pas dû voir#
Si l’on écrivait ce passage comme « un adolescent est choisi, puis s’engage sur la voie du combat », on en atténuerait trop la portée. La véritable raison pour laquelle Shirô est entraîné là-dedans est d’une froideur et d’une simplicité implacables : il a été témoin d’un affrontement entre Servants.
Vers la fin du prologue, la ligne d’action de Rin et d’Archer finit enfin par croiser celle de Shirô. Lancer était en train d’affronter Archer lorsqu’il a été surpris par un élève entré par hasard dans l’école. La suite n’a rien de romantique : puisqu’un civil a vu, il faut le faire taire. Cet élève, on apprendra ensuite qu’il s’agit de Shirô Emiya.
C’est aussi ce qui rend cette ouverture si douloureuse. Shirô n’est pas entraîné là-dedans parce que sa lignée a été révélée, ni parce qu’il a prêté serment de son plein gré, ni parce qu’il a pris une grande décision. Il a simplement vu. Or, dans les règles de la Guerre du Saint Graal, le simple fait d’avoir vu suffit déjà à vous condamner.
Et d’ailleurs, cette première « élimination » a bien failli être définitive. Après que Lancer a transpercé Shirô, Rin Tôsaka se rend compte qu’il lui reste encore une chance de survivre, et le ramène à la vie à l’aide d’un joyau. Le point que l’on peut affirmer avec certitude ici, c’est que Shirô ne s’en est pas sorti par ses propres moyens : il a été arraché de force à la mort par quelqu’un qui se trouvait déjà au cœur de la guerre. Quant à savoir si ce joyau doit absolument être décrit comme « un héritage laissé par son père et destiné à être conservé pour la Guerre du Saint Graal », mieux vaut ne pas l’affirmer trop catégoriquement sans appui textuel plus direct. (À vérifier)
Ce qui cloue réellement l’idée que « le quotidien est désormais perdu », c’est la traque qui suit. Une fois réveillé, Shirô n’en a pas fini avec cette affaire. Lancer doit encore achever son travail de témoin supprimé, et le poursuit donc jusqu’à la résidence des Emiya. Le message est très clair : ce n’est pas parce qu’on vous a poignardé une fois et que vous avez survécu par chance que vous pouvez continuer à faire comme si de rien n’était. À partir du moment où vous êtes impliqué, la guerre vous poursuit et arrache ce qui vous restait encore d’illusion.
III. L’apparition de Saber n’est pas une récompense, mais un appui d’urgence après l’effondrement#
Dans beaucoup d’œuvres, le fait que le protagoniste invoque un partenaire puissant constitue déjà en soi un moment jubilatoire. Mais ici, ce n’est pas le cas pour Shirô. La matérialisation de Saber signifie d’abord qu’il a déjà été poussé dans une impasse totale.
Si l’on suit l’enchaînement des événements au début de la route Fate, après que Lancer a poursuivi Shirô jusqu’à la résidence des Emiya, celui-ci est acculé dans l’entrepôt, où il se retrouve face à une situation désespérée. C’est précisément à cet instant que Saber se matérialise, bloque pour lui une attaque mortelle, puis noue avec lui le lien de Maître et Servant. Il ne faut pas se tromper sur cet ordre : ce n’est pas Shirô qui réfléchit, décide de participer à la guerre, puis procède à une invocation en bonne et due forme ; c’est d’abord lui qui est poussé au bord de la mort, et le contrat ne se forme qu’ensuite, soudainement.
C’est là tout le tranchant de cette scène. Ce n’est pas « un adolescent obtient un sabreur légendaire », mais « un adolescent n’a déjà plus aucun autre recours et ne peut être sauvé que par ce contrat ». Saber lui sauve la vie, mais l’enfonce aussi directement au centre de la guerre.
Plus tard, un autre geste montre très bien la nature profonde de Shirô : après le combat, il empêche Saber de porter davantage de coups, ce qui conduit à révéler que le Maître d’en face n’est autre que Rin Tôsaka. Cette réaction est capitale. Car il vient à peine d’échapper à une traque meurtrière ; selon la logique de la guerre, la réaction la plus rationnelle ne serait certainement pas de faire preuve de retenue. Et pourtant, Shirô est précisément du genre à freiner dans un moment pareil. La question devient alors encore plus aiguë : celui qu’on a entraîné de force dans tout cela est justement quelqu’un qui, par instinct, refuse de se conformer aux règles du champ de bataille. Quand un personnage pareil perd son quotidien, la douleur n’en paraît que plus réelle.
Ainsi, la signification de la matérialisation de Saber n’est pas que « les portes d’un nouveau monde s’ouvrent », mais bien que son ancienne vie s’est déjà effondrée. Après cette bataille dans l’entrepôt, Shirô ne peut plus être simplement un lycéen ordinaire.
IV. Ce qui le condamne vraiment, ce n’est pas seulement ce coup de lance, mais aussi les explications à l’église#
Si l’histoire s’arrêtait à « traque — invocation réussie », Shirô pourrait encore, en théorie, se bercer d’un peu d’illusion : ne pourrait-il pas laisser cela à d’autres et se retirer ? Ce qui ferme réellement cette possibilité, c’est l’ensemble des explications qu’il entend ensuite à l’église.
Après le combat, Rin emmène Shirô à l’église Kotomine. C’est là que les règles fondamentales de la Guerre du Saint Graal sont exposées pour la première fois de manière frontale : le rituel de Fuyuki en est déjà à sa cinquième occurrence, et ceux qui portent des Sceaux de Commandement et ont conclu un lien avec un Servant sont des Maîtres. Pour Shirô, il ne s’agit pas d’une simple présentation de l’univers, mais d’un véritable certificat d’identité. Ce qu’il a vécu jusqu’alors relevait d’une implication par la violence ; à l’église, cette implication devient un fait accompli au sens institutionnel.
Quant à la formule selon laquelle « une fois devenu Maître, il est absolument impossible de se retirer », il vaut mieux la tempérer à l’écrit. À ce stade, la formulation la plus sûre est la suivante : les explications de Kirei Kotomine définissent clairement Shirô comme un Maître déjà engagé dans la guerre, et les Sceaux de Commandement ainsi que le contrat rendent très difficile tout retour à une position d’observateur extérieur ; si l’on veut aller jusqu’à écrire qu’« il lui est totalement impossible de se retirer librement », mieux vaut étayer cela par des preuves plus directes. (À vérifier)
Ce tournant est essentiel. Le coup de lance de Lancer ressemble à un accident ; les explications de l’église, elles, ont la forme d’un verdict. Elles réécrivent la nuit d’épouvante précédente : on passe de « j’ai eu la malchance d’assister à quelque chose d’étrange » à « mon identité a déjà changé ».
Il y a encore un autre point qu’il ne faut pas formuler de manière trop catégorique. Concernant, dans fate_04, l’anomalie du contrat entre Shirô et Saber, ainsi que la question de l’auto-guérison de Saber et du flux de mana, on peut s’en tenir à l’idée que « l’état du contrat est anormal, l’alimentation en mana pose problème, et Saber ne peut pas déployer ses capacités de manière stable comme elle le ferait normalement » ; mais si l’on veut attribuer directement la guérison des blessures de Shirô à un flux inverse du mana de Saber, mieux vaut l’indiquer séparément avec prudence. (À vérifier)
Et c’est justement ce qui donne encore plus de force à l’ouverture. Shirô n’obtient pas, en une nuit, une configuration de protagoniste fiable et complète ; il perd en une nuit sa vie ordinaire, tout en se retrouvant en plus avec un contrat instable entre les mains.
V. Pourquoi il devait forcément perdre son « quotidien » cette nuit-là#
Parce que dès le début, « Fate/stay night » n’a jamais eu l’intention de laisser durablement coexister, côte à côte, le « quotidien » et la « Guerre du Saint Graal ».
Si l’on relie toute la chaîne des événements précédents, le sens devient très clair : Rin achève son invocation et ses préparatifs avant tout le monde, ce qui montre que la guerre est déjà lancée alors même que Shirô n’en sait rien ; Shirô s’égare à l’école et entre dans un champ de bataille entre Servants, puis Lancer le traite comme un témoin à éliminer, ce qui montre que cette guerre ne laisse aucune distance de sécurité aux étrangers ; Rin le sauve, mais au lieu de le renvoyer à sa vie d’avant, elle permet à cette implication de se poursuivre ; Lancer le poursuit cette même nuit jusqu’à la résidence des Emiya, ce qui montre que la guerre ne laisse pas repartir en douceur ceux qui l’ont vue ; Saber se matérialise et conclut un contrat dans l’impasse de l’entrepôt, ce qui montre que Shirô a déjà franchi cette ligne simplement pour survivre ; enfin, les explications de l’église figent tout cela, transformant une suite d’accidents en une identité réelle.
Ainsi, la « perte du quotidien » n’est pas un dommage collatéral de l’ouverture, mais l’action même que l’œuvre veut accomplir dès ses premiers mouvements. Ce n’est qu’en arrachant d’abord de force Shirô à son école, à ses tâches ménagères, à son petit emploi du temps banal après les cours, que le Shirô Emiya qui, par la suite, ne cesse d’opposer son propre jugement de valeur à la logique de la guerre peut véritablement tenir debout.
Pour le dire plus franchement encore : le rôle de cette nuit n’est pas de faire entrer le protagoniste en scène, mais de faire en sorte qu’il ne puisse plus jamais revenir en arrière.
C’est aussi en cela que l’ouverture de « Fate/stay night » est si remarquable. Elle commence par vous montrer que Shirô a bel et bien un quotidien qu’il peut perdre, puis elle le lui enlève net, proprement. C’est pour cela que, par la suite, chacun de ses entêtements, chacune de ses maladresses, chaque fois qu’il refuse de devenir un simple rouage du champ de bataille, pèse autant.
